Jeudi 19 novembre 2009 4 19 /11 /Nov /2009 12:10

 

 

Après ces quelques mois d’inactivité sur carpediemilia, voici une petite rétrospective de mes deux derniers mois au Cambodge. Depuis, je suis rentrée à Berlin où je termine mon master et travaille en parallèle chez Amnesty International. Un renouveau de vie en un lieu qui m’est familier. Un peu plus prochainement, mais pour l’instant : encore du Cambodge ! 



Juin à août 2009

Chaque samedi pendant mes deux derniers mois, j’allais à la prison de Prey Sor, à une dizaine de kilomètres de Phnom Penh, pour m’occuper des enfants de détenues qui vivent en cellule avec leurs mères. Une initiative personnelle, complètement détachée de mon travail pour GTZ. En quelques sortes, le besoin de contact humain direct, loin de la politique et du « development business », même si très vite je me suis rendue compte qu’il est difficile d’y échapper, même au fin fond d’une prison cambodgienne… La garderie de la prison a été fondée par une micro ONG fonctionnant sur fonds monégasques. Je ne me prononcerai pas sur les nombreux problèmes qui sont nés de cette création, et du besoin de reconnaissance qui a motivé l’action de la personne qui a monté ce projet. Mon but, en contribuant au projet, était de donner un peu de mon temps, directement et 100% a ces enfants, ce qui m’a demandé bien plus d’énergie que ce que je pensais…

 



Au Cambodge, les détenues ont le droit d’emmener leurs enfants en prison jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge de 6 ans lorsqu’elles n’ont pas d’autre alternative. Beaucoup de femmes accouchent en prison, et la plupart des enfants qui sont pris en charge dans la garderie y sont nés. Ce qui veut dire qu’ils n’ont jamais rien connu d’autre que la vie en milieu carcéral. La violence, la crasse, la faim, la promiscuité, la frustration. Car il ne va pas sans dire que les conditions de vie dans les prisons cambodgiennes sont totalement déplorables. Pas d’eau courante ni d’électricité, des rations journalières nettement insuffisantes, une promiscuité totale (10 femmes pour une cellule de 15 mètres carrés, parfois avec quelques enfants), la violence des gardiens, la corruption (tout se paie : la nourriture, les soins, les visites des proches, les sorties, le charbon pour faire bouillir l’eau croupie)…


En arrivant pour la toute première fois à la prison, je ne me suis pas vraiment sentie dans une prison. Un gardien, assis le torse nu et les pieds en éventail écoutait son lecteur MP3, une ribambelle d’enfants jouait à l’extérieur (les enfants des gardiens), et je dû me frayer un chemin au milieu des vaches, des poules et des canards pour atteindre la garderie, qui se situe devant ce qui semble de loin être une marre, mais qui très vite, à l’odeur, s’avère être le tout-à-l’égout à ciel ouvert de la prison…


La garderie tranche très nettement avec le reste du paysage. Une maison de plain pied, composée d’une seule grande pièce claire, avec des volets colorés, et dans l’encadrement des fenêtres, de petites têtes curieuses de me voir arriver.

 
C’est ainsi que je découvrais Vuth, Srey Ka, Srey Ning, Vande, Sieng, Ok, Lucky, et le petit dernier au nom imprononçable et surnommé Bebe. Ils ont entre 18 mois et 6 ans, 6 garçons et 2 filles. Les seuls enfants que les mères aient acceptés de nous confier. Tous les mois, chaque mère avec enfant recevait de la nourriture supplémentaire par le biais d’une ONG. Mais ces denrées font l’objet de trafics au sein de la prison, si bien qu’aucun des enfants n’a vu la couleur de cette nourriture. Et depuis que la garderie existe, les enfants reçoivent la nourriture directement, sans passer par leurs mères. Autant dire que le trafic s’en est trouvé plus que perturbé, et que certaines mères, écoeurées de voir leur petit commerce voler en fumée à cause de la garderie, refusent de nous confier leurs rejetons. C’est pourquoi au lieu d’avoir 20 enfants, nous n’en avons plus que huit.


Mais pour voir le bon côté des choses : 8 c’était bien assez pour le début ! Ces enfants ont une telle violence en eux qu’il est vraiment difficile de la canaliser – surtout avec mon niveau de Khmer… ils sont arrivés a la garderie dans leur état le plus brut : ils n’ont jamais connu l’école, avaient un niveau de socialisation proche de zéro, et furent séparés de leur mère pour la toute première fois (sachant qu’ils partagent 100% de leur temps dans la prison avec leur mères).

 


Je me remémore ma première rencontre avec eux, et la différence entre la fin des deux mois et le premier jour est frappante. A leur arrivée, ils étaient tous en dessous de la courbe de croissance. Les voir engloutir leurs repas était un vrai plaisir. Certains se resservaient jusqu’à quatre fois ! Ils avaient tous la peau ravagée par la gale (ils sont lavés avec l’eau des étangs, qui provient en grande partie des égouts de la ville), leurs cheveux ternes et secs, et leurs regards absents. Aujourd’hui, ils ont tous pris deux à trois kilos, ont un sourire accroché aux lèvres toute la journée, leur peau et leurs cheveux s’embellissent de jour en jour. Tout ça grâce à Caroline, la directrice de la garderie et Srey Ni, employée à plein temps, qui leur donnent tout leur amour, jouent avec eux, leur apprennent les belles choses de la vie, leur donnent leur bain, leur donnent à manger, leur font confiance, rient avec eux...



Seulement, Caroline a récemment été renvoyée par la fondatrice de la garderie parce qu’elle employait, selon elle, des méthodes éducatives trop « avancées » pour des enfants pauvres et cambodgiens, qui de toutes façons étaient voués à devenir chiffonniers… alors pourquoi leur faire goûter ce à quoi ils n’ont pas droit ?


Par Milia - Publié dans : Cambodia
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