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En lisant le titre, je m'attendais à un documentaire sensationnaliste révélant au grand jour d'affreux complots au sein du gouvernement cambodgien. En regardant la jaquette, j'avais peur de découvrir des histoires sordides de pédophilie au sein du corps médical. Mais dès les premières minutes je réalise qu'il s'agit en fait d'une visite guidée des divers hôpitaux et centres de santé du pays, mettant l'accent sur l'inefficacité du système. Quelques instants plus tard, je me ravise. Il s'agit en fait de la comparaison entre le système de santé public (fermement soutenu par les organisations internationales, et notamment l'OMS et l'UNICEF) et un groupe d'institutions privées (à but non-lucratif) : les hôpitaux Kantha Bopha.

Le pédiatre zurichois Beat Richner, alias Beatocello - car c'est aussi un violoncelliste - est à la tête de Kantha Bopha. Et pour en revenir au sujet du documentaire, cette comparaison penche largement en faveur des institutions privées Kantha Bopha, et pour cause, les services y sont aux standards occidentaux. Les employés bien formés, bien payés, consciencieux ; les locaux confortables, propres, bien équipés ; les services de qualité, gratuits pour tous ; et l'administration simple et efficace.

Des institutions comme celles-ci, on en compte déjà dans les pays en développement, mais elles ne sont ouvertes qu'aux VIP : les expats, et quelques locaux qui ont les moyens de se payer une bonne santé (car les soins ne sont pas gratuits). Ces derniers, qui sont-ils pour la plupart ? Les « familles gouvernementales », les unocrates (qui travaillent pour les Nations Unies), les employés de grandes ONG internationales ayant pour vision « un monde sans injustice, dans lequel l'accès aux traitements est universel, et ou la mortalité infantile et maternelle n'existent plus ». Or certains de ces expats n'approuvent pas vraiment l'action de Beatocello. En effet, a-t-on idée de mettre à la disposition des pauvres des services aussi sophistiqués que pour nous autres les occidentaux ? Ces appareils sont bien trop luxueux et sophistiqués, reprochent certains. « Il faut d'abord apprendre aux cambodgiens à se laver les mains avant de leur faire passer des scanners », conseillent d'autres (ces mêmes personnes qui travaillent pour « un monde sans injustice, etc. »).

Deux philosophies, deux systèmes, deux poids, deux mesures. La durabilité sur le long terme ou l'efficacité tout de suite ? La fermeté ou le laisser-aller ? La discrimination ou l'égal traitement de tous ? La réponse semble pourtant claire, les ressources semblent pourtant suffisantes (fonds officiels avant corruption), mais où est donc le problème ? Pourquoi la communauté internationale ne revoit-elle pas ses programmes de développement en fonction des pratiques qui marchent ? Pourquoi continue-t-on de financer les Lexus et les vacances à Miami d'une poignée de personnes malhonnêtes au lieu de mettre en place des établissements gouvernementaux sur le modèle de Kantha Bopha ? Pourquoi les mentalités des donneurs et des décideurs ne se "développent-elles" pas ?

J'entends déjà les réponses à cette question fuser : « mais enfin c'est pas si simple ! Comment veux-tu éradiquer la corruption ? Et tu sais combien ça couterait un programme pareil sur l'ensemble du pays ? Tu n'y connais rien en financement de santé ! Et puis nous n'avons pas le droit de décider pour ces pays ! Le développement prend du temps, il faut être patient. »...Oui c'est vrai, la patience est un luxe que l'on peut se payer quand on est dans la situation des unocrates et autres personnes citées plus haut (dont je fais d'ailleurs partie).

Au risque de paraître naïve, la réponse me semble pourtant simple. Lorsque l'on traitera vraiment les individus de manière égale, à commencer par les agences de développement elles-mêmes, le "développement" sera possible. Il faut savoir que dans beaucoup d'organisations internationales (dont je ne citerai pas le nom ici), les employés locaux et les employés expats n'ont pas droit à la même couverture de santé. Quand les premiers doivent se contenter du système de santé publique défaillant, les seconds peuvent bénéficier des services VIP. Et cette pratique est justifiée par le fait que (je cite) « les Cambodgiens doivent soutenir leur système de santé en en faisant usage ».



Photo prise lors de l'une de mes visites de terrain dans un centre de santé de la province de Kampong Thom. Une triste illustration du systeme de santé défaillant: à notre arrivée dans le centre, une femme pleurait avec son bébé mort dans les bras...certainement la dengue. Peut-etre la maman n'a-t-elle pas pu payer un pot-de-vin suffisant pour que son bébé soit sauvé ? Peut-etre que le médicament qu'on lui a administré faisait partie de ces médicaments qui tuent, interdits dans nos pays riches, mais "donnés" aux pays pauvres ? Ou peut-etre encore que le liquide de perfusion avait été vendu par le personel du centre et remplacé par de l'eau...


Geld Oder Blut, L'argent ou le sang, un film de Georges Cachot, 2004

Au Cambodge, comme dans l'ensemble des pays pauvres, l'OMS et l'Unicef privilégient depuis 25 ans une médecine fondée sur les "soins de santé primaires ".

Depuis 11 ans, Beat Richner défend quant à lui une autre vision de la médecine humanitaire. Les trois hôpitaux qu'il a fait construire au Cambodge correspondent aux critères européens et accueillent aujourd'hui 80% des enfants malades du pays. 4,5 millions d'enfants y ont déjà été soignés. Fort de sa longue expérience sur le terrain, le Dr Richner s'insurge contre l'inertie des organisations internationales qui mènent une politique trop souvent inefficace dans ce pays rongé par la corruption.

Le film "L'argent ou le sang" nous révèle le choc entre deux systèmes de santé qui reposent sur des philosophies opposées. Pour la première fois, une caméra nous ouvre les portes du système de santé étatique cambodgien (soutenu par les organisations internationales) et se livre ainsi à des comparaisons concrètes.

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Tag(s) : #Books and Films

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